Roman

Jelly bean de Virginie Francoeur: la désillusion au coeur de l’adolescence

Jelly bean raconte l’histoire d’Ophélie, adolescente ayant reçu une éducation dans un pensionnat catholique, qui, suite à sa rencontre avec Sandra, danseuse nue, est entraînée dans une spirale autodestructrice. Les deux amies, inséparables, courent les fêtes et les beuveries et se droguent aux jelly beans (c’est un nom de rue employé pour désigner des amphétamines) tout en travaillant au sex bar, Ophélie y étant désormais serveuse. Lorsqu’elles se rapprochent de Djamila, jeune femme élevée dans la tradition musulmane profitant de la richesse de ses multiples sugar daddies, elles s’enfoncent jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de retour possible.

À propos de l’auteure

Virginie Francoeur, 32 ans, a signé avec Jelly bean son premier roman. La jeune auteure avait d’abord publié en 2015 un recueil de poésie, Encres de Chine, puis un second en 2018, Inde mémoire. Francoeur avait également rédigé un essai publié en 2018, Leadership machiavélique. La même année Jelly bean est paru aux éditions Druide.

 

À propos du contexte

Forte de ses expériences d’aide humanitaire auprès de réfugiés tibétains en Inde et des heures de bénévolat dans une maison d’hébergement destinée à aider les prostituées à se sortir de ce milieu, Francoeur a affirmé dans une entrevue accordée à la revue Les Libraires que l’histoire racontée dans Jelly bean découlait d’un désir d’accorder une voix aux marginaux et aux femmes qu’elle a connues.

 

Mon avis

L’histoire débute sur un drame: Ophélie se retrouve à l’hôpital à la suite d’une overdose. On comprend d’emblée que l’essentiel de ce qui va suivre reconstituera les évènements qui ont mené à cette issue. Les premières pages, même si c’est un schéma que l’on a pu voir à de maintes reprises, sont assez bien racontées pour que l’on ait envie d’en savoir plus. Et pourtant, l’espace de trois chapitres, j’ai hésité à poursuivre. La ponctuation se faisait tellement abondante, pourrais-je même écrire torrentielle, que j’en suis venue à penser au bout de quelques pages que tous ces points d’exclamation ne faisaient que noyer le potentiel de l’histoire racontée. Cet abus de marques d’intonation cassaient pour moi le rythme, peut-être- assez ironiquement- en voulant trop en instaurer un. Le vécu d’Ophélie et de Sandra suffisaient pour moi à susciter l’adhésion du lecteur; en fait, leur vécu, c’est la raison pour laquelle j’ai poursuivi ma lecture en essayant tant bien que mal d’ignorer les points d’exclamation et d’intonation qui ponctuaient chaque deux phrases. Je voulais en savoir plus sur ces deux jeunes femmes marginales, ce qui les avait menées jusqu’à cette vie. Et franchement, je ne regrette pas de l’avoir fait.

Parce que, malgré ce style auquel j’ai eu du mal à me faire, Francoeur sait construire des personnages, c’est indéniable. Ophélie, dès le début, incarne l’adolescente révoltée typique: la rebelle, rejetant son milieu familial, voulant vieillir trop vite. Sandra, pour sa part, apparaît tout de suite comme étant la jeune femme désillusionnée, qui prétend être tough pour masquer ses blessures. Pourtant, ce qui est intéressant, c’est que malgré les apparences, les deux adolescentes sont enlisées dans leur naïveté. D’ailleurs, le titre en lui-même reflète cette naïveté : Jelly bean souligne cette façon qu’elles ont d’ignorer la gravité de ce qu’elles font, que derrière ce qui semble inoffensif, il peut y avoir des conséquences sur le long terme.

Ophélie et Sandra sont construites de cette façon, sous leurs airs adultes se cachent de jeunes filles en mal d’amour. Sans qu’elles ne soient en mesure de se l’admettre, il y a encore une part d’innocence en elles, que même le milieu de débauche dans lequel elles évoluent ne peut pas tuer. Elles croient toujours en l’amour, elles croient toujours en leurs rêves; de cette façon, lorsqu’elles rencontrent des hommes qui leur plaisent, qui sont gentils avec elles, elles croient avoir trouvé le prince charmant et ignorent délibérément les signaux d’alarme qui leur crient «pas si vite, fille, il n’est pas aussi parfait que ce que tu crois». Elles aiment croire en leur propre désillusion, ça les fait se sentir plus matures. Mais au final, elles ne restent que des adolescentes, un peu perdues au milieu de ce qu’elles pensent vouloir et savoir sur la vie. Et elles l’apprennent à la dure, la vie, vers la fin du roman; il n’y a plus de retour en arrière possible, tout s’effondre autour d’elles, y compris leurs certitudes.

Ce thème de la perte d’innocence se développe en filigrane tout au long du roman, déclenché en partie par Djamila, qui engendre chez Ophélie et Sandra un désir d’en avoir plus, un désir de vivre de richesse et de plaisirs immédiats. Djamila semble incarner leurs rêves les plus fous, elle est exactement de que les deux filles voudraient être: une femme confiante, avec de la prestance, qui sait plier le monde et les gens à sa volonté. Ce qu’Ophélie et Sandra ne savent pas, c’est que Djamila possède ce qu’elle possède pas seulement en sachant obtenir des cadeaux de ses sugar daddies, mais aussi en sachant comment les voler, et par le fait même, en sachant très bien se mettre en danger et comment vivre dans la peur. Le rêve après lequel elles courent, au final, n’est qu’un amas de faux semblants qui ne les mènerait pas plus au bonheur. C’est au travers de cette prise de conscience que le roman porte la désillusion, la perte d’innocence- Ophélie n’est d’ailleurs sûrement pas un choix anodin de prénom pour la protagoniste, étant depuis le Hamlet de Shakespeare le prénom par excellence pour symboliser ce thème dans les arts.

Cette désillusion, c’est quelque chose que Francoeur sait raviver dans nos coeurs où il y a encore un ado perdu qui se terre: parfois on croit savoir ce que l’on fait, mais on se plante souvent, on ne voit pas toujours clair, parce que la vie est une recherche perpétuelle de soi et des autres. Jelly bean sait rappeler que lorsqu’on croit tout savoir, finalement, on ne sait que peu de choses.

C’est donc dans son discours que Jelly bean sait captiver beaucoup plus que dans sa forme. Mais ça, on finit par l’oublier. Et pour réussir à me faire oublier toute l’irritation que m’inspire autant de points d’exclamation, d’interrogation, de suspension et le reste du tralala, il faut que ce soit une maudite bonne histoire.

 

Note globale: 3/5

 

 

 

 

(1039 mots)

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