Poésie

Paquet de trouble de Charlotte Aubin: le reflet d’une époque de solitude

Paquet de trouble dresse le portrait d’une génération perdue dans ses manques et ses compensations, perdue dans les délires des nuits de party où s’entremêlent plaisirs éphémères et volonté d’oubli.

À propos de l’auteure

Charlotte Aubin, 27 ans, est bien connue au Québec pour ses rôles à la télévision et au cinéma en tant que comédienne. Découverte par le long-métrage Roméo et Juliette en 2006, elle enchaîne depuis les rôles tant au cinéma qu’à la télévision, notamment dans les populaires Fugueuse et Blue Moon. Aubin se passionne également pour l’écriture. Paquet de trouble est sa première publication à compte d’auteure.

 

À propos du contexte

Les poèmes découlent, entre autres, de la fascination d’Aubin pour les maladresses humaines et sont inspirés du début de sa vingtaine, période durant laquelle elle travaillait comme barmaid. Le recueil a pour ambition, en ce sens, de porter un regard franc sur cette période de sa vie, sur la personne qu’elle était ainsi que sur ceux qu’elles a côtoyés, qui cherchaient l’amour dans la nuit, au beau milieu des foules et des beuveries.

 

Mon avis

Le recueil compile des courts poèmes qui, somme toute, s’inscrivent dans cette tendance poétique que les réseaux sociaux ont contribué à instaurer: cette esthétique du court et efficace, cet art de véhiculer une idée en quelques lignes. Et peu importe qu’on aime cette mode ou qu’on regrette le temps où la poésie se confortait dans de longues envolées lyriques, il faut quand même admettre que l’oeuvre d’Aubin arrive à se distinguer. En effet, elle a l’audace que d’autres n’ont pas: l’audace, d’une part, d’embrasser la langue populaire plutôt que de se complaire dans une sorte de français international qui plaît beaucoup aux maisons d’édition, et d’autre part, de ne pas chercher à faire l’unanimité. C’est un recueil qui s’adresse aux gens de sa génération, aux enfants des nineties et des twenties, et on sent que c’est pleinement assumé. L’argot québécois est employé systématiquement, le langage est cru et décomplexé, les termes et références issus de la culture populaire font partie intégrante des textes (j’avoue avoir eu un sursaut intense d’enthousiasme à la mention de Lana Del Rey et de son chef d’oeuvre Born to die, brillamment référencé dans un poème), il y a de nombreuses contractions de mots, beaucoup d’anglicismes. Et tout cela coule toujours de source, participe aussi de la singularité du style d’Aubin, qui s’adresse au lecteur au travers d’une écriture accessible et comme dit-on, relatable. Il n’y aucune complaisance, on sent cette voix qu’elle fait parler proche de nous, et merde, ce que ça fait du bien une littérature qui ne flashe pas son érudition.

Après quelques pages j’étais enthousiaste principalement pour ces raisons. À la fin j’étais remuée.

Le recueil se conclut sur une note d’espoir, sur un idéalisme presque attendrissant. Et si plusieurs rires m’ont été soutirés au long de ma lecture de par la drôlerie des situations et de par l’ironie et la franchise cinglante d’Aubin, ce qu’il y a sous le texte est franchement plus sombre- mais non pas moins nécessaire.

Paquet de trouble dresse le portrait d’une génération perdue dans ses manques et ses compensations, perdue dans les délires des nuits de party où s’entremêlent plaisirs éphémères et volonté d’oubli. L’esthétique de l’autodestruction y règne en maître, cette autodestruction souvent inconsciente que l’on exécute à grands renforts d’alcool, de cigarettes et de baises qui ne débouchent sur rien. Aubin parvient à cristalliser le vide laissé par ces nuits au travers de ses anecdotes et parcelles de souvenirs -réelles ou pas, qu’importe-, arrive à faire ressentir cette solitude qui subsiste au milieu du tapage de la fête et des gens avec qui on noue des relations qui prennent fin au matin. En fait, c’est l’autre qui est placé au centre du recueil, cet autre inaccessible, cet autre hermétique, confinés que nous sommes dans un monde et une époque d’artificialité et de momentanéité: dans ces collisions qui se produisent parfois avec cet autre, bien peu signifient quelque chose, et on se retrouve seuls au milieu des ruines de ce triste siècle. Probablement l’effet secondaire d’une génération qui se magasine des amants sur Tinder et qui pense guérir sa solitude avec des booty calls lâchés à deux heures du matin- ça, Aubin le relève entre les lignes. Il y a dans chacun des poèmes de cette réflexion sur l’absurdité de notre époque, des relations telles qu’elles le sont maintenant. Les maladresses humaines dont Aubin se dit fascinée apparaissent dans son écriture comme le résultat malheureux d’une absence d’authenticité entre les gens, qui ne voient l’autre que pour ce qu’il projette ou apporte, qui ne le voient plus pour ce qu’il est réellement, dans l’entièreté de ce qui fait son humanité. Le contexte de party dans lequel se situe chaque poème se pose, au final, comme étant un moyen de compensation face au manque de l’autre, face à la solitude, et ne constitue donc en rien, à mon avis, la finalité du propos tenu. Il y a plus. Pour ma part j’y vois une portée sociale. Et c’est dans cela que j’ai vu toute la force de ce recueil ficelé serré, dont l’unicité thématique permet l’émergence d’un discours réflexif sur une génération entière, certes perdue mais quand même rêveuse. C’est bien là la beauté de la chose, le rêve peut se tenir debout au centre des ruines qu’on lui laisse, au beau milieu de ce monde où, pour citer Aubin, les «antipodes se chevauchent/ les contradictions se frenchent à pleine bouche/ les questionnements fourrent comme des ex qui croient encore à cette «dernière fois» ».

 

Note globale: 4.5/5  

 

 

 

 

 

(928 mots)

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