Essai

Toutes les femmes sont d’abord ménagères de Camille Robert: l’histoire comme inspiration possible pour l’avenir?

Toutes les femmes sont d’abord ménagères retrace l’histoire des luttes et des débats féministes ayant entouré le travail ménager, de 1968 à 1985, au Québec. Mais c’est en faisant l’histoire de cet enjeu important pour les groupes féministes de l’époque que Robert remet sur la map des réflexions pertinentes en cette ère du #metoo et du retour à la mode des idées marxistes. Sur ce point, vous verrez pourquoi.  

À propos de l’auteure

Camille Robert est candidate au doctorat en histoire à l’UQAM. Ses recherches sont orientées vers l’histoire des femmes, qu’elle aborde sous plusieurs perspectives. Elle est aussi impliquée dans les mouvements étudiants, féministes et syndicaux. De plus, en dehors de ses études, elle est conférencière, chroniqueuse radio à la CIBL, et collaboratrice au site Histoire Engagée, qui a pour vocation de commenter l’actualité sous un angle historique.

 

À propos du contexte

Il est à noter que Toutes les femmes sont d’abord ménagères est un essai tiré du mémoire de maîtrise de Robert, qui a remporté le Prix du livre politique de la fondation Jean-Charles-Bonenfant, elle-même créée par l’Assemblée Nationale. Le titre vient d’un graffiti peint sur un mur de Montréal.

 

Mon avis

Il faut dire que je n’avais jamais vu ça, un ouvrage se penchant sur l’idée que le travail ménager puisse avoir été et puisse encore être un enjeu de taille dans le mouvement féministe. Pour moi, tout comme beaucoup d’autres j’imagine, la question était réglée: il y a maintenant des hommes à la maison, et ceux qui travaillent s’impliquent de plus en plus dans l’entretien de la maison et s’occupent aussi des enfants; il y a également une augmentation du nombre de femmes de carrière, qui arrivent à concilier leur famille et leur travail ou qui choisissent de consacrer leur quotidien à ce dernier sans fonder de famille. Bon, ce point n’était pas question réglée pour moi étant donné ces stéréotypes qui persistent que, pour être une vraie femme accomplie, il faut s’épanouir dans la maternité, même si on fait le choix aussi d’avoir une carrière. Mais reste qu’à mon avis, c’était un signe de progrès en ce qui concerne l’égalité hommes-femmes, et que les tâches ménagères étaient dissociées de cette problématique dans mon esprit.

C’est en partie pour cette raison que la définition de travail ménager qui est développée dans l’essai ne m’a pas semblée évidente dès le départ. Il faut d’abord mentionner que la période que couvre Robert s’étend de 1968 à 1985: en ce sens, puisqu’à cette époque une majorité écrasante de femmes étaient mariées et mères de famille, il va quand même de soi que le travail ménager inclut les soins donnés aux enfants et la préparation des repas, et non pas uniquement l’entretien de la maison. Et si le choix du terme travail ne m’a pas accrochée sur le coup, il n’y a pourtant là rien d’anodin. Parce que, certes, l’essai a pour but premier de retracer le passé, de dresser le portrait de groupes, de courants et d’idéologies reliés au mouvement féministe au Québec sous l’angle du travail ménager durant la période couverte par Robert, mais ce but permet de faire rejaillir des idées dont on ne discute plus aujourd’hui, et qui sont pourtant encore d’actualité. L’idée qui tient la plus grande place dans l’essai: le salaire octroyé pour la réalisation du travail ménager. Ça, je n’y avais jamais songé. Et pourtant je suis vite sur la gâchette quand j’ai l’occasion de m’insurger contre le travail aliéné et d’en discuter avec mes pairs.

La façon dont Robert retrace les combats menés par plusieurs groupes féministes pour parvenir à la reconnaissance de la valeur de ce travail fait s’entremêler à nouveau des concepts qui ne le sont plus aujourd’hui, tels que le capitalisme et le sexisme, la gauche politique et la libération des femmes. En effet, les féministes dites marxistes, prédominantes dans les luttes féministes à la fin des années 60 et jusqu’au milieu des années 70, prétendaient que le capitalisme était la source première du sexisme. Faire croire qu’il est dans la nature féminine de s’occuper des enfants et de la maison, tel qu’il l’était présenté à l’époque, permettait d’entretenir le «capital humain», en mettant au monde et en s’assurant de l’avenir des futurs consommateurs, en concevant aussi la main d’oeuvre de l’avenir et en permettant à la main d’oeuvre du présent (soit les hommes) de repartir travailler le lendemain avec l’énergie nécessaire pour produire de la marchandise en leur faisant leurs petits repas, en les délestant des tâches de la maison et en s’occupant de leur bien-être après le travail. Tout cela, ça fait tourner la roue de l’économie. Et même s’il est vital à la perpétuation du capitalisme, ce travail est totalement gratuit, rapporte donc des profits sans investissement nécessaire de la part du système. Et oui, maintenant les femmes travaillent à l’extérieur de la maison, les hommes participent aux tâches, mais il reste du chemin à faire. Tel qu’on peut le constater, l’idée de rémunération du travail ménager ne s’est jamais concrétisée, au profit d’un partage plus équitable entre les hommes et les femmes. Et pourtant, les statistiques démontrent que les femmes passent encore en moyenne dix heures par semaine de plus à effectuer des tâches ménagères que les hommes, et cela sans parler du système qui profite toujours de ce travail exécuté gratuitement, en plus de l’emploi qu’elles occupent à l’extérieur, qui sert aussi le capitalisme. Il est donc clair que le processus de reconnaissance amorcé par les féministes du siècle dernier n’est pas terminé: en ce sens, l’essai retrace le passé pour mieux mener à une réflexion sur le présent. Une fois le livre refermé, il apparaît comme nécessaire de s’inscrire dans la continuité de ce qui y est énoncé et de prolonger la réflexion: après tout, quand on y pense, le travail ménager, le travail non rémunéré ou sous-payé, le manque de reconnaissance pour le travail accompli, tout cela, ce n’est qu’une facette d’un problème qui est plus que d’actualité, malgré tous les «voyons c’est dépassé ça le féminisme» que je peux entendre quand le sujet est abordé. En faisant l’histoire de l’enjeu du travail ménager, Robert parvient à souligner l’importance de la lutte, passée, présente et future, tant à ce qui a trait au féminisme qu’à la politique.

Que ce soit tiré d’un mémoire de maîtrise -et donc que l’exercice soit somme toute assez formel- ne change rien à l’importance des réflexions qu’il suscite. Il remet sur la map des idées pertinentes, pourrait peut-être susciter assez de réflexion pour permettre une modernisation de ces idées dans le contexte actuel. Oui, je rêve sûrement.

 

*Comme il s’agit d’un mémoire de maîtrise qui repose essentiellement sur des connaissances en histoire que je n’ai pas, je me sentirais bien mal de mettre une note à proprement parler à cet ouvrage. Même s’il va sans dire que ça ne prend pas la tête à Papineau pour dénoter de l’importance d’un essai comme celui-ci dans le contexte politique actuel, je me contenterai d’une note basée uniquement sur mon intérêt personnel.

Mon intérêt personnel: ⅘

 

 

 

 

(1170 mots)

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